World Of Echo
Somewhere Good - Tara Clerkin Trio
Somewhere Good - Tara Clerkin Trio
DISPONIBLE MARDI
Si – dans un univers parallèle (ou peut-être une version proche de celui où nous sommes déjà condamnés à vivre) – les excès maléfiques de l'intelligence artificielle parvenaient réellement à créer une « musique originale » convaincante et agréable, plus précisément chargée de saisir parfaitement mes goûts personnels en analysant un cocktail explosif de données – je ne sais pas – les posters sur mes murs, les disques de ma pile « la plus écoutée », les mixtapes que j'ai faites pour d'autres, des scans physiques approfondis de mon cortex auditif, de mon amygdale, de mon hippocampe, de mes cordes cardiaques, bref, tout ce qu'ils ont disséqué sur leur table d'autopsie dans le but de générer un « groupe parfait » absolu à partir de la somme de leurs découvertes –, ce groupe, pour moi, serait (ou du moins sonnerait exactement comme) le Tara Clerkin Trio. C'est, tout simplement, sans exception, la musique que je veux écouter.
Formé à Bristol (Royaume-Uni), ville dont aucun des membres n'est originaire mais où ils sont tous profondément enracinés, en 2020, le Tara Clerkin Trio – tel qu'il existe aujourd'hui, de manière assez démocratique malgré l'autorité que son nom suggère – se compose de Tara Clerkin, son partenaire Sunny Joe Paradisos et le frère de ce dernier, Patrick Benjamin. Je l'avoue, j'ignore quels sont leurs rôles respectifs au sein du groupe et seule une petite partie de moi souhaite les connaître. En effet, ce que j'apprécie le plus dans une écoute objective, c'est le mystère de qui joue de quel instrument, de quels sons sont « authentiques » et de quels sons sont synthétisés, de quels passages sont joués « en direct » et joués ensemble, ou encore de la manière dont ce son d'ensemble est obtenu avec une telle (apparente) facilité. Cependant, je soupçonne que si jamais j'assiste à un concert de ce groupe, mon plaisir d'écouter leur musique ne sera en rien altéré par une meilleure compréhension de leur fonctionnement.
Avec deux mini-albums exceptionnels – In Spring (2021) et On The Turning Ground (2023) – qui ont fait sensation sur le prestigieux label londonien World of Echo après leur premier album éponyme paru en 2020 chez Laura Lies In, ce nouvel opus, Somewhere Good, est à bien des égards l'œuvre la plus aboutie du groupe. Fidèles à leur style singulier (un adjectif galvaudé pour lequel il n'existe malheureusement pas d'alternative satisfaisante), Clerkin et ses comparses explorent les frontières de la composition pendant plus de 40 minutes festives, sans jamais s'apitoyer sur leur sort, malgré des thèmes intrinsèquement sombres comme l'échec personnel, la maladie, le déracinement, l'agitation et la gentrification. Ils laissent ainsi à leurs arrangements et improvisations tout l'espace et le temps nécessaires pour se déployer, s'épanouir, respirer, s'enrichir mutuellement et, finalement, captiver l'imagination de l'auditeur, tout en conservant une identité sonore plus affirmée que jamais.
Bien sûr, on y décèle des influences, si tant est qu'on juge ces comparaisons nécessaires pour apprécier pleinement cette musique (ce qui n'est pas le cas)… Étant le gros Américain un peu simplet que je suis, originaire d'une petite ville ennuyeuse, nourri à la radio alternative des années 90 et aux sonorités exotiques et envoûtantes de Maxinquaye et Mezzanine diffusées par mon vieux téléviseur à tube cathodique, je ne peux m'empêcher de faire une référence assez évidente au « son de Bristol », c'est-à-dire tout le trip-hop, les mélodies pastorales sur fond de crassosité urbaine suggestive des traitements électro/piano crasseux, les rythmes de cordes de la bande originale de James Bond reconstruits numériquement mais de façon primitive, etc. Mais le Tara Clerkin Trio est tellement plus que cela. On y trouve des éléments d'avant-pop, de musique classique contemporaine, de krautrock folk, d'audio vérité, et même, oserais-je dire, d'indie rock (pas du genre à boire des bières à outrance et à se masturber avec des riffs saturés, mais plutôt un Faust mené par Trish Keenan, Adrian Sherwood aux manettes d'If You're Feeling Sinister, ou – en poussant notre exploration de cette réalité alternative – un monde où High Llamas aurait enregistré un album chez Warp Records avec Andrew Weatherall aux fourneaux).
L'horizon vaporeux et indéfinissable, fait d'harmonium lancinant, de contrebasse, d'instruments à vent aux sonorités singulières, de guitare acoustique et de claviers feutrés mais d'une puissance inouïe, se combine pour un effet hypnotique. Le groupe fait peut-être des clins d'œil au jazz, certes, mais il ne s'agit pas d'appropriation, c'est qu'ils ont le talent nécessaire pour développer ce style. Sous les samples bancals et les ornements percussifs excentriques se cache une batterie d'une grande qualité. Au-delà des envoûtements vocaux manipulés et des moments d'une simplicité désarmante, on découvre les mélodies subtilement inspirées de Tara, chantées avec une assurance qui semble être le ciment de cet ensemble si particulier. Une constance apaisante imprègne cette exploration musicale par ailleurs imprévisible, dynamique, audacieuse et typiquement britannique de leur propre univers.
– Ryan Davis (Chicago, février 2026)
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