Depuis quinze ans, Cléa Vincent illumine la scène de son enthousiasme juvénile et de sa passion pour la pop sous toutes ses formes, de ses débuts dans les bars parisiens à son concert en tête d'affiche au Bataclan l'an dernier pour célébrer la sortie de son troisième album, Advitam Æternamour. On pourrait dire qu'elle n'a plus besoin d'être présentée, tant son nom est indissociable des événements les plus marquants de la scène musicale indépendante française contemporaine. Dès ses débuts, elle a fait preuve d'un talent certain pour composer des chansons sincères et ensoleillées qui invitent à l'introspection et créent un espace de dialogue. Collaboratrice infatigable, animée par le désir de partager et de transcender les genres, elle a collaboré avec des artistes tels que Kim Giani, Jeanne Balibar, Alison Wheeler, Jacques, NUSKY & VAATI, João Selva, Les Clopes, et bien d'autres. Parallèlement à son activité de compositrice, Cléa s'engage à promouvoir d'autres artistes de sa scène musicale, notamment à travers son émission « Sooo Pop » (diffusée sur YouTube de 2018 à 2019), où elle a reçu des invités tels que Christophe, Moodoïd, Mathilde Fernandez, Katerine et les Pirouettes. Comme beaucoup de musiciens de sa génération, elle cite la pop française des années 80 comme une influence majeure, mais plutôt que de simplement suivre les traces de Jacno, Cléa puise dans une multitude d'éléments qui définissent son époque, tout en restant ancrée dans le présent. Grande voyageuse, c'est sa découverte de l'Amérique du Sud, de la bossa nova et de la samba au fil de ses tournées qui a inspiré sa série d'EP « Tropi-Cléa ».
S'il y a bien une chose que Cléa Vincent a défendue tout au long de sa carrière, c'est sa liberté, qu'elle manifeste dans le choix de lieux de concert atypiques ou dans ses audaces artistiques qui déjouent les attentes. Elle suit sa curiosité où qu'elle la mène, quitte à s'affranchir du sens commercial pour rester fidèle à ses instincts. Chaque album marque une étape de sa vie, et Speakeasy offre inévitablement une fenêtre sur une sorte de pause. « Advitam Æternamour m'a laissée sans voix, et après cela, j'ai eu envie d'un album très minimaliste, un moment de répit, un silence absolu. » Six pièces pour piano sans paroles – l'aboutissement logique pour une chanteuse pop ? Pas vraiment, ce qui n'étonnera personne pour une pianiste formée au conservatoire, ayant étudié le répertoire classique avant d'explorer l'improvisation jazz. Elle a toujours su faire chanter son clavier, le laissant s'exprimer dans son propre langage abstrait, et c'est là toute la beauté de ce nouvel opus : retrouver des fragments de Cléa, sa mélancolie et sa couleur, sans sa voix. Un peu lassée des limites des paroles de chansons pop, elle revient à l'instrument qu'elle avait délaissé pendant ses années de tournée, à son premier compagnon de route et confident, avec lequel elle renoue dans une intimité totale. Le résultat est un paysage sonore saisissant qui nous transporte à plusieurs mètres au-dessus du brouhaha incessant qui rythme notre quotidien. Les mélodies s'écoulent avec fluidité, accompagnées seulement d'une boîte à rythmes minimaliste et d'une basse. Composées et interprétées alors que Cléa portait la vie, les chansons recèlent la douce quiétude d'un cœur qui attend l'arrivée d'un être cher, battant d'une infinie curiosité. Avec « Speakeasy », la musicienne reprend son souffle, savourant quelques instants de grâce qui lui serviront d'interlude éthéré entre tous les tubes de son répertoire, avant de reprendre la route.
(Alice Butterlin)